Mémoires, au fil de l’eau…

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20 mars 2015 par Julie Curien

[Le narrateur] Je suis incapable de reconnaître les visages.

[Une femme] […] Mais dis-moi une chose, tu reconnais ton propre visage dans le miroir ?

[Le narrateur] Je ne sais pas si j’ai envie de continuer à parler de ça. […] Non, je ne reconnais pas mon visage dans les miroirs. Ca n’avance à rien, même quand je regarde des photos de moi. Lorsque je me réveille le matin, j’ai déjà oublié.

[Une femme] Ca doit être dément. Raser ta barbe, couper tes cheveux, ça ne change rien ?

[Le narrateur] Oui, mais ma mère dit tout le temps que je suis mieux sans barbe, je crois qu’elle a raison.

La barbe ensanglantée

La barbe ensanglantée, roman de l’écrivain brésilien Daniel Galera, édité par Gallimard en 2015 (sur une traduction de Maryvonne Lapouge-Pettorelli), met en scène un protagoniste atteint d’une affection neurologique, due à une anoxémie périnatale — à la naissance, le cordon autour du cou provoquant une lésion cérébrale. Pour survivre, le narrateur use de subterfuges : il enregistre des détails, liés à l’environnement, aux mouvements, des sensations, le toucher, le poids… « le répertoire des caresses d’une personne est une chose émouvante à laquelle consacrer ses pensées ». En définitive, « rien à l’exception des visages ne se perd », « il se souviendra de tout ».

Il vient de Porto Alegre et fait du sport, la natation, sa profession. Il a une mère, qui l’appelle et lui rend visite, de loin en loin. Il a un frère, qui lui a comme volé sa vie. Il a(vait) un père, qui, juste après lui avoir parlé de la disparition de son propre père, vient tout juste de se donner la mort. Suite à cet événement, accompagné de la fidèle chienne du pater, le (petit-)fils change le cours de son existence, pour partir sur les traces de son grand-père, dont il ne sait rien, sinon qu’il était parti explorer le continent et aurait fini sa vie, en bord de mer, à Garopaba. Ce drame se serait produit à la fin les années 1960. Aujourd’hui encore, quand un étranger s’installe dans cette ville touristique (les baleines, le surf, les fiestas sous acide…), surtout en basse saison, les locaux cherchent à déterminer si oui ou non il est gaucho.

Le voici menant l’enquête, non pas à la façon d’un polar, mais comme une lente virée contemplative, maritime & montagnarde, ponctuée de conversations évasives, fuyantes, parfois hostiles, souvent muettes. De la mémoire collective des habitants surgit une parole nourrie de fantasmes, rêves et vérités ; par cette parole, le narrateur, dont la barbe pousse, pousse, pousse, tente de satisfaire sa quête des origines. 

[Le narrateur] C’est vrai que mon grand-père a été assassiné ici ?

[Le barbier] Je ne sais pas. Ne sors pas poser tes questions à droite et à gauche.

[Le narrateur] Pourquoi ?

[Le barbier] Parce qu’on ne demande pas ce genre de choses. Ce n’est pas intéressant de savoir si c’est vrai ou pas. Ce que les gens ne savent pas après un certain temps, c’est qu’ils ne veulent pas savoir. Tu comprends ce que je suis en train de te dire ?

Un roman sensible, explorant l’intimité d’un original tout en prenant la température actuelle d’une société héritant d’un passé encore à vif. 

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