Transhumance au cœur des Andes

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1 mai 2013 par Julie Curien

La forêt n’a rien de mystérieux, bien au contraire de ce que l’on a coutume de croire. C’est là son plus grand danger. Elle est ce que vous avez vu. Ce que vous voyez. Ni plus ni moins. Simple, directe, uniforme, maligne. Ici, l’intelligence s’émousse, le temps se délite, les lois s’oublient, on ignore la joie et il n’y a pas de place pour la tristesse.

La neige de l'amiral - Grasset

Dans La neige de l’amiral, paru en 1986 sous le titre La nieve del Almirante, en 1989 aux éditions Sylvie Messinger sur une traduction d’Annie Morvan, Álvaro Mutis narre la traversée andine d’un aventurier en quête de sensations fortes. Le long du fleuve Xurando, Maqroll el Gaviero navigue à bord d’une chaloupe, sympathisant avec le capitaine métisse un brin picoleur, les passagers aux séjours plus ou moins fugaces — Indiens se distinguant par leur silence et leur activité sexuelle, étrangers (Slaves, Finlandais…) en cheville avec des relais locaux pour de menus crimes… Au fil de l’eau, la rumeur des bonnes affaires, là où il y a de l’argent à se faire, comment. 

Le narrateur tient un journal, que nous lisons donc, où il narre sa dangereuse expédition — à de multiples reprises il frôle la mort —, aka sa fuite continuelle en avant — en arrière peut-être également, les souvenirs d’une femme le hantant. La nature se montre régulièrement hostile, ainsi que les militaires cachés dans les bois, à la solde du prochain dictateur venu, la main mise sur l’unique ressource économique locale, les scieries, réduisant la rumeur du bon plan au mirage ; elle incarne un état sauvage naturel, déteignant sur l’homme. Au fur et à mesure du périple, le narrateur connaît ainsi la maladie et les rêves enfiévrés : « ma mort », pense-t-il, « commence peut-être ici ».

La forêt ne sert qu’à accélérer la fin. Elle n’a en soi rien de surprenant, rien d’exotique, rien d’inattendu. Croire le contraire est la sottise de ceux qui vivent comme s’ils étaient immortels. Ici il n’y a rien, il n’y aura jamais rien. Un jour la forêt disparaîtra sans laisser de trace. Elle se couvrira de chemins, de factoreries, se peuplera de gens qui se convertiront en ânes pour servir cette spectaculaire futilité qu’on appelle le progrès. 

In fine, ce roman-parcours constitue, par sa proximité avec la mort, une leçon de vie, signée de la plume d’un écrivain colombien en transhumance : né à Bogota en 1923, élevé en Belgique, revenu en Colombie puis installé au Mexique.

[…] Toute ma vie je n’ai fait que me lancer dans des aventures au bout desquelles je trouve toujours la même désillusion. Bien que je finisse toujours par me consoler en pensant que le jeu en lui seul en valait la chandelle et qu’il n’est besoin de chercher autre chose que le plaisir de courir le monde sur des chemins qui, au bout du compte, se ressemblent tous. Malgré tout, cela vaut la peine de les suivre pour chasser l’ennui et la mort, la nôtre, celle qui nous appartient vraiment et attend que nous sachions la reconnaître et l’adopter.

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2 réflexions sur “Transhumance au cœur des Andes

  1. Ce roman a reçu le prix Médicis étranger en 1989.

  2. Lelius dit :

    Au fond Alvaro Mutis illustre à sa manière, et au travers de son expérience personnelle, cette vieille et juste sagesse qui dit tout simplement : « Le but, c’est le chemin. » Ce qui ne l’empêche pas d’exprimer sa désespérance et son pessimisme…

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