Op Oloop… flop !?

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13 avril 2013 par Julie Curien

Fou ?! Fou ? Fou… « Fou. » Fou ! Fou. Fou ! « Fou. » Fou… Fou ? Fou ?!

L’homme solide, pragmatique et austère qui m’habitait jusqu’alors s’est volatilisé. Je suis un homme flou. Je ne sais pas comment extirper cet autre  qui m’habite. Moi qui avais une personnalité structurée — sur fonds introspectif — je me suis perdu de vue. On m’a kidnappé. Toute ma plastique individuelle et morale a fichu le camp. Seuls persistent le squelette de la volonté et l’échafaudage du rêve. Je vis dans des transes pathétiques, désespérément pathétiques.

Buenos Aires des années 1930, milieu bourgeois constitué d’immigrés finnois : le roman s’ouvre, presque, sur une distribution, par le maître des lieux, de pourboires à une armée mexicaine de domestiques, le tout accompagné d’un conseil économique magnanime mais incompréhensible pour les « petites gens ». Op Oloop, l’homme-ogre cossu, narre, narre sa journée (dix-neuf heures et dix minutes) dans les moindres détails. Statisticien, le personnage est un adepte forcené de la logique… mais l’amour, illogique, lui fait définitivement perdre raison & pied.

Quand la chair est endormie, l’esprit aime à sortir gambader. Si l’esprit rentre à la maison à temps, personne ne lui dit rien. Mais si la chair se réveille la première. Alors l’esprit trouve porte close…

Passant d’une extrême à l’autre dans un « big bang intérieur » constant, l’opulent et truculent Op Oloop, paru en 1934 en Argentine, apparaît comme le roman de la folie faite langage, comme si le héros se livrait, par son discours auto-centré, à une psychanalyse impromptue, mettant le lecteur dans une position tout à fait étrange. Derrière le self control, le débordement de l’être : les instincts, le surmoi, les délires, tout s’exprime & disserte à tort et à travers.

Pour avoir la conscience propre, il faut en expulser les concepts et les discours nauséabonds. Au fond, parler et déféquer c’est à peu près la même chose.

Sur quoi le discours porte-t-il ? Une critique voire un rejet de la culture, sans doute : « il est bien connu que la culture accélère la décrépitude de l’individu : en réprimant sa vigueur juvénile, en l’enfermant dans le carcan de l’âge adulte, elle le soumet à ses normes intangibles. » NB : le concept d’ « enfant-adulte » ou d’ « adulte-enfant », présent aussi chez Cristina Peri Rossi et Karla Suarez, pointe le bout de son nez… qui, avec son regard lucide et libre, peut dénoncer et philosopher.

Partant, un éloge de l’infraction et de ce que la société perçoit comme des vices, tel le proxénétisme sur la route de Buenos Aires ou chez le haut fonctionnaire.

« Nous vivons des temps cruels, dénués de romantisme ou de fantaisie. Chacun de nous se retrouve confronté à sa propre équation. Et celui qui parviendra à faire la lumière sur les inconnues qu’il porte en lui. »

Op oloop

Précision de l’éditeur français :

« Quand Op Oloop fut publié en 1934, deux choses se produisirent : d’abord, le livre reçut les éloges de Sigmund Freud ; puis, il fut interdit par l’administration publique de Buenos Aires pour “pornographie et atteinte à la morale et aux bonnes mœurs”. »

Le créateur de cette figure en fuite, Juan Filloy (1894-2000), est un écrivain argentin qui a vécu 106 ans, sur 3 siècles différents. Les éditions Monsieur Toussaint Louverture publient en 2011 la première version française, sur une traduction de Cécile Desoille, d’une de ses 27 œuvres — avec une magnifique couverture co-signée Micah Lidberg & Monsieur Toussaint Louverture, et une quatrième de couverture qui sait éveiller l’envie, qualifiant l’auteur de « génial », « prolifique », « égal » de Borgès, ami de Freud et relayant des critiques le définissant comme un « magicien pré-oulipien ».

Pour ma part, tout comme mes proches, j’ai été moins convaincue. Au départ, j’ai cru retrouver des échos des excellents Ubu roi qui le précède & de La conjuration des imbéciles qui lui succède… mais, au final, il me semble, un propos épars et donc moins lisible, moins percutant… dans une forme un peu longue, le roman… j’ai distingué des thèmes de prédilection, mais je ne suis pas parvenue à dégager un sens global, sinon l’errance => la désintégration du héros devenu antihéros. Je comprends que cette oeuvre contemporaine des théories freudiennes, de par sa focalisation sur l’individu comme objet d’auto-analyse, ait pu faire date. Il me semble que cette prime originalité se perd aujourd’hui dans un contexte littéraire imprégné d’auto-fiction. En outre, l’érudition du protagoniste sous-tend une prétention sans concession, qui, aussi brillante qu’elle soit, n’allège pas le ton.

Appréciant beaucoup la démarche de l’Oulipo (ouvroir de littérature potentielle), à commencer par les œuvres de Georges Perec et Raymond Queneau, je n’ai pas identifié, tout au moins dans cette version française, le même génie dans des exercices de style, ni la fonction ludique qui intègre le lecteur dans sa facétie, à part quelques bons mots et formules que je partage avec vous. 

Mais je serai curieuse de lire, un jour, les écrits de Juan Filloy dans sa langue originale ou sous d’autres formes, la poésie, par exemple… pour mieux m’emparer, peut-être, de cet amour des mots. Le blog Art & Connaissance (http://fabienrothey.hautetfort.com) semble en connaître un rayon… une autre porte d’entrée, peut-être ?

Et vous, avez-vous lu Op Oloop, et, si oui, en quelle langue et qu’en avez-vous retiré ?

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2 réflexions sur “Op Oloop… flop !?

  1. lolo71 dit :

    Bonjour, nous sommes désormais amis sur Babelio, et je viens découvrir votre blog. Entièrement d’accord avec vous sur Op Oloop, que j’ai lu en français : j’ai eu une impression de texte fragmentaire, avec des pépites de ci de là, mais sans équilibre et sans cohérence d’ensemble. Ceci dit, un texte original et intrigant, que je me souviens d’avoir lu (il y a 2-3 ans: beaucoup de livres ne restent pas en mémoire si longtemps) et qui donne envie de découvrir d’autres oeuvres de cet auteur. Bravo pour votre blog !

  2. Audrey dit :

    Bonjour,
    Je vous prie de m’excuser. Je n’ai malheureusement pas trouvé comment vous contacter autrement que par commentaire.
    Je souhaitais vous faire découvrir le service Paperblog, http://www.paperblog.fr dont la mission consiste à identifier et valoriser les meilleurs articles issus des blogs. Vos articles sembleraient pertinents pour certaines rubriques de Paperblog.
    En espérant que le concept de Paperblog vous titille, n’hésitez pas à me contacter pour toutes questions ou renseignements…

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