Chère Patagonie

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16 février 2013 par Julie Curien

Chère Patagonie - couverture

Premier billet BD sur ce blog, et on commence par un très bel ouvrage, noir et profond, signé Jorge González. Un territoire : la Patagonie, de 1888 à 2002, traversée d’un siècle en terre de feu. Toute en sobriété sensible, la bande dessinée Chère Patagonie (Dupuis, 2012) met en lumière des morceaux les plus noirs de l’histoire du sud argentin, autrement passés sous silence, hommage à l’engagement, à la résistance. Au début, le vent souffle, les hommes, agriculteurs et vendeurs de laine, sont rares, les femmes encore plus, les colons tuent, les Amérindiens survivants commencent à picoler, les brebis, lamas et chevaux pullulent.

Premier tableau : 1888, colons contre Indiens, ce qui aboutit au génocide des habitants originels de la Terre de Feu, les Yamanas et les Onas. Les chasseurs les tuent pour vente d’organes ou les capturent en vue de les asservir voire les exhiber comme des bêtes de foire, à l’Exposition Universelle de Paris en 1889.

Second tableau : 1915, un magasin à Facundo, village isolé dans la province désertique de Chubut, tenu par un couple d’allemands qui pratique le troc, grâce auquel, par exemple, les Indiens se procurent des alcools forts.

Troisième tableau : 1926, même décor. Suite à un mouvement anarchiste, un ouvrier sort de prison et envisage de voler un estanciero. Ses comparses se réchauffent en buvant le maté. Julian, le fils du couple de commerçants de Facundo, visite Buenos Aires pour la première fois, qui défile sous ses yeux émerveillés.

Quatrième tableau : 1939, à Buenos Aires, où il ravitaille la boutique selon ses propres idées, Julian rencontre, dans un lieu de luxure, un autre Allemand, Roth, qui manifeste un vif intérêt à visiter le pays, et pourquoi pas le « trou infernal », dixit Julian, de Facundo. De retour au village, Julian se fait traiter de tous les noms par son paternel, qui n’a pas la même conception du métier.

Quatrième tableau – bis : 1939, sitôt dit, sitôt fait, Roth débarque dans la province de Chubut, où il prend des notes et manifeste l’intention de filmer, quoi, on ne sait pas, le paysage sans doute, les habitants, Julian devient un temps son assistant, les cases de la BD se décomposent en autant de cadrages. Roth sympathise avec le tenancier de l’hôtel, qui se révèle, après plusieurs coups de whisky, être le tueur d’Indiens du premier tableau, pris de remords mais en quête d’oubli et de tranquillité. Un vide qu’il semble partager avec son hôte, oscillant entre irascibilité (dont Julian, victime, prend prétexte pour vider les lieux) et retour au calme.

Cinquième tableau, scénarisé en partie par Horacio Altuna : 1973, Comodoro Rivadavia, avec Julian, amateur de telenovela invitant au voyage et dragueur impénitent. Il exerce ses charmes sur une jeune femme qui lui narre l’histoire de son « amie », épouse d’un leader syndicaliste emprisonné, libérée mais tétanisée par la « loi de la fuite » — « que lorsqu’elle se serait éloignée de la porte… de la prison, qu’ils lui tirent dessus… qu’ils la tuent », écho au massacre de Trelew — et préférant retourner derrière les barreaux plutôt que de risquer une telle mort. Victime d’une insomnie, Julian décide de refaire un tour dans sa maison d’enfance. Gros plan sur les bobines de de film étiquetées Roth.

Sixième tableau, sur un scénario de Hernán González : 2002, Buenos Aires, et, incroyable, de la couleur sur les planches ! Pourtant, une femme accouchant d’un métisse le met à la poubelle. La radio diffuse des informations sur l’implication internationale dans le trafic d’armes.

Septième tableau, toujours Hernán González : 2002, Comodoro Rivadavia, où Julian apprend que Roth était le réalisateur favori de Goebbels, « envoyé en Argentine pour tisser des contacts et reconnaître le terrain en cas de fuite des hauts gradés nazis à la fin de la guerre », mais qui a choisi de disparaître en Patagonie. Parallèlement, immersion d’un autre personnage, pour tenter de survivre en milieu naturel, dans les terres de Benetton, 900 000 hectares de terrains Mapuche expropriés au profit d’investisseurs étrangers. Des précisions historiques à la fin de la BD explique que « les Mapuches, qui ont su faire reconnaître leur préexistence à l’Etat argentin, ont lancé plusieurs procès contre la multinationale que nous connaissons bien, et qui refuse de reconnaître leurs droits. Ils recourent donc à des « récupérations de territoire » qu’ils occupent pour faire valoir leurs droits. » Les pas du personnage le conduisent vers le « Territoria Mapuche Recuperado ». NB : vous pouvez suivre l’actualité de ce combat sur le site Internet Mapuche-nation, rubrique « Les couleurs invisibles de Benetton« . 

patagonie201_0

Le graphisme, magnifiquement sombre, sert parfaitement le propos dense et construit, mais j’étais bien soulagée de voir apparaître un brin d’éclaircissement sur la fin de l’épopée, qui s’achève sur un dernier tableau, à mes yeux le plus beau, le plus vivant, le plus actuel, intitulé « En suivant la spirale tordue » et scénarisé par Alejandro Aguado. Cette dernière partie constitue une variation sur la genèse de la BD : la quête des racines familiales, et un commentaire sur l’Histoire de ce pays. Une gorgée de maté ? Si vous lisez à votre tour cette admirable BD, je vous recommande, surtout, de faire des pauses dans votre lecture, et de prendre le temps de consulter les précisions historiques. Et pour vous faire une idée de l’univers de Jorge González, je vous invite à faire un tour sur son site Internet

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4 réflexions sur “Chère Patagonie

  1. J’ai un ami grand amateur et connaisseur de BD qui estime que c’est undes plus beaux albums de 2012, injustement ignoré à Angoulême…Je pense que je vais lui demander de me le prêter

  2. […] ma chronique consacrée à Chère Patagonie, autre œuvre remarquable de Jorge González […]

  3. […] en souvenez-vous ? Les notes vagabondes suivent de près (ici et là) l’œuvre de Jorge González, dessinateur argentin des plus expressifs, qui donne […]

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