¿ Quién soy yo ?

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14 janvier 2013 par Julie Curien

« Mauricio Gomez-Ravel sait qu’il rêve. Il ressent un trouble étrange, la sensation absurde de vivre un état limite : il est conscient qu’il rêve, et peut tout à la fois continuer à rêver. Rêve ou cauchemar ? A peine posée, cette question sans réponse est déjà oubliée. Il vient de se dédoubler.

Lequel de ces deux hommes est-il ? Le rêveur s’observant en train de rêver ou l’homme qui rêve ? Image double. Double façon de voir, de sentir. Et bien sûr, double identité. Il y a le Maurice Gomez-Ravel, citoyen d’origine portoricaine, et le Mauricio Ravel, écrivain et auteur dramatique français d’origine portoricaine. » 

La suite de ce premier chapitre à découvrir ici.

La sagesse du singe

Roman de l’entre-deux, où l’écrivain-narrateur cherche sa place :

quête du pays

Il est d’abord question des origines, via la mère, dont la famille vient de l’Espagne d’avant l’Inquisition, qu’elle a fui pour un ciel (« cielo o suelo c’est pareil ») plus clément.

Place au patriotisme, lié à l’histoire tumultueuse de l’île, colonie espagnole puis territoire des États-Unis, les Portoricains combattent depuis les années 1950 pour leur autonomie, en écho à la révolution cubaine. Le credo ? « Yankees go home ! » Dans sa jeunesse, le narrateur, comme la plupart de ses amis, s’engage dans un parti indépendantiste. 

Enfin, de nouveau, l’exil et le déracinement. Un jour, la mère décède, et le père commet l’irréparable : se remarier et s’installer par la même occasion aux États-Unis ! Le jeune Mauricio/e éprouve le besoin de trouver sa propre voie : il choisit de déménager en France. D’abord à la Cité Universitaire, aux portes de Paris, puis en volant de ses propres ailes dans divers appartements, passant ainsi d’une concierge portugaise à des concierges espagnoles, au grand désespoir de la première — véridique ! Mais l’acclimatation — adopter ou adapter, quelle est la juste mesure ? — est délicate, source de questionnements conscients et inconscients. Une obsession l’habite : « me glisser dans la peau du Français ». Toute rencontre avec un compatriote est à cette époque vécue comme une remise en cause potentielle, un danger à éviter à tout prix, une zone de haute tension.

Et, toujours, le fil rouge du voyage : les tournées en Amérique latine du couple de parents musiciens, et le fils qui ne tient pas en place, et, à la fin du roman, se décide à (re)visiter Puerto Rico et Cuba, en tant que penseur/écrivain. Il y trouve un pays désillusionné avançant ou reculant, selon le point de vue, à deux vitesses : d’un côté quelques apparatchiks riches, vivant (bien) du tourisme, de l’armée ou de la police, de l’autre une majorité silencieuse d’une pauvreté affligeante (surtout dans les campagnes !), qui donne plutôt dans le travail indépendant, système D… pour survivre. Parmi ces « misères et splendeurs », que reste-t-il de l’engagement politique ? « L’insolence du capitalisme et la misère du socialisme font bon ménage. Un couple répugnant. » Pour son enquête, il fréquente un journaliste qui lui explique : « Pour un journaliste cubain, la liberté d’expression existe… pourvu que tu respectes la loi du silence. Sinon tu quittes la presse officielle et tu deviens journaliste indépendant, […] encore un mot qui ne manque pas d’ironie, car à Cuba « indépendant » veut dire chômeur, harcelé par le pouvoir politique, obliger d’envoyer ses articles à l’étranger. Ce qui met le journaliste sous le coup de la loi de 1999 : il n’a plus qu’à choisir entre la prison et l’exil. » Difficile pour autant de faire le grand saut : « Nous vivons au jour le jour. »

quête de la langue :
au-delà, échanges et représentations (autour) de l’écriture

La mère parle espagnol et anglais, et porte en elle, comme un secret précieux, la langue de ses ancêtres juifs sefardim, le ladino. Elle lit (Sor Juana Inès de la Cruz, Doña Gertrudis Gomez de Avellaneda, Juana de Ibarburo, Gabriela Mistral, Alfonsina Storni, Emily Dickinson et, bien sûr, Cervantès : « je lis Cervantès comme je lis la Bible »). Elle écrit de la poésie et des chansons qu’elle interprète au sein du duo boléro qu’elle forme avec son époux : à eux deux, ils incarnent des stars du folklore latino-américain — avec, donc, un certain niveau de vie qui leur permet de posséder, en plus d’une résidence principal à San Juan, une belle maison de campagne dans un coin de paradis, à Ponce. L’écrit, pour elle, est un bien précieux ; si un livre tombe au sol, elle l’embrasse — son fils pratique la même cérémonie.

Que trahissons-nous de nous-mêmes lorsque nous abandonnons notre langue maternelle ?

Le fils parle espagnol, anglais et français, qu’il apprend dans la langue de Molière grâce à des cours de théâtre qu’il suit, jeune, dans son île natale. Parmi les petits boulots qu’il collectionne, l’ironie du sort veut qu’il enseigne l’anglais à des primo-arrivants ou gens de passage. Il écrit, en langue française, de la poésie, des nouvelles, mais surtout des pièces de théâtre qu’il monte et dont il discute avec des élèves. L’un de ces projets s’inscrit dans la lignée du célèbre « traduttore, tradittore » : « écrire une pièce de théâtre où chaque personnage parlerait une langue différente. Une Babel moderne, en quelque sorte, mais intelligible pour le public. »

Au sein de chaque langue, l’accent a son importance, il révèle le positionnement identitaire de celui qui parle : « Je suis portoricaine et fière de l’être, mon fils, et quand je parle anglais, tu sais quel malin plaisir je prends à forcer mon accent espagnol. Te souviens-tu de Chita Rivera et de la bande d’idiotes qui chantaient dans West Side Story « I like to be in America » ? Comment une si grande artiste comme la Rivera a-t-elle pu s’avilir à ce point ? » — Le fameux extrait du film à revoir ici… !

quête de l’amour

Le dernier ingrédient de ce pot-au-feu identitaire : dans la seconde partie de l’ouvrage, le narrateur tombe sous le charme d’une demoiselle tout aussi torturée et passionnée que lui-même ; petit à petit, il parvient à gagner sa confiance et à la conquérir. Son pendant féminin s’intéresse de près à la langue basque, suite à une histoire familiale des plus tragiques. Grâce à elle — un pas de côté, un regard plus profond sur l’autre — il trouve le courage de s’interroger véritablement sur lui. De l’amour d’autrui à l’amour de soi, il n’y a ici qu’un pas. Elle va voir un psy = Il retourne (provisoirement) au pays.

Derrière Mauricio Ravel, Eduardo Manet

Quelques mots sur l’auteur, d’autant que ce roman, sans se proclamer autobiographique, se fait certainement l’écho d’un vécu et d’interrogations personnelles. Eduardo Manet est un écrivain d’origine cubaine. Sur son site Internet (www.eduardomanet.net), sa vie se trouve répartie en plusieurs grandes étapes :

– 1952-1960 premières expériences européennes, la plupart du temps à Paris.

– 1960-1968 une époque fertile de création dans le tourbillon de la révolution à Cuba qu’il quitte devant l’inadmissible invasion soviétique de la Tchécoslovaquie et le durcissement du régime castriste.

– De 1968 à nos jours une présence importante dans les lettres françaises contemporaines.

La sagesse du singe : faire « celui qui n’a rien vu, n’a rien entendu, celui surtout qui sait se taire ». Eduardo Manet aka Mauricio/e Ravel est tenté d’adopter un tel comportement, qui donne au roman son titre ; une antiphrase in fine, car l’écrivain & le narrateur parlent bel et bien.

… retour à Puerto Rico…

Carte de Puerto Rico

Allez, une blague pour clore ce chapitre :

– Quel est, dans le monde, le livre le plus court et qui contient le moins de pages ?

– Who’s who in Porto Rico.

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Une réflexion sur “¿ Quién soy yo ?

  1. Je rebondis sur la blague (que raconte Eduardo Manet, je précise : je ne l’ai pas inventée) qui clôt ce billet, en pointant cet article que je lis précisément aujourd’hui 🙂 http://repeatingislands.com/2013/01/15/the-12-most-influential-puerto-ricans/

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