Le cercle des poètes disparus

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26 décembre 2012 par Julie Curien

« J’ai été cordialement invité à faire partie du réalisme viscéral. Évidemment, j’ai accepté. Il n’y a pas eu de cérémonie d’initiation. C’est mieux comme ça. »

Détectives sauvages - Bourgois

Ainsi s’ouvre ce roman-fleuve (867 pages s’il-vous-plaît), intranquille s’il en est, qui incarne l’initiation à la poésie tant charnelle que spirituelle et la perte concomitante du matériau poétique.

Le premier volet, « Mexicains perdus à Mexico (1975) » est très lisible : il s’agit du journal que tient, cette année-là, le jeune Juan Garcia Madero. Inscrit à un atelier d’écriture, l’apprenti poète et narrateur se fait recruter dans le mouvement avant-gardiste des « réal-viscéralistes, ou les viscéralistes, ou même vicerréalistes comme ils aiment parfois s’appeler ». Ce personnage joue le rôle de témoin : celui qui porte un regard neuf sur la constitution de ce cercle de poètes, tout en étant acteur, lui, il écrit, couche des vers sur papier dans les cafés, couche avec celles qui veulent bien lire ses écrits et rimer avec lui, et tout le monde se réunit chez les uns, les autres, en famille parfois, la poésie se reproduit de génération en génération, par des nuitées de poésie-sauteries. Les chefs de file de la « bande » surgissent ça et là : Ulises Lima, poète mexicain, et Arturo Belano, poète chilien, avatar de l’écrivain ; « clochards célestes », ils vivent de trafics de drogues, se nourrissent de menus larcins en librairie, et n’ont de cesse de disparaître pour mieux réapparaître. Le rideau se ferme sur le départ, au volant d’une mythique Impala, du quatuor inédit : le jeune poète + les deux meneurs du mouvement + une prostituée, hors de Mexico. Ce départ prétexte la fuite (échapper au mac) pour initier une quête (ou est-ce l’inverse ? ou une tautologie ?) : (re)trouver la mère du mouvement, l’obscure Cesárea Tinajero, artiste sans œuvre = auteur d’un unique poème, actrice de la révolution, qui a, elle aussi, tout bonnement disparu.

Deuxième volet, intitulé « Les détectives sauvages (1976-1996) » : le gros du morceau, pas des plus comestibles, même si certaines tranches conservent toutes leurs saveurs (j’avoue, j’ai parfois, ok, souvent, lu en diagonale). Évanoui dans la nature, mon jeune poète. Le récit se fragmente et le journal, d’intime, devient polyphonique : les voix des poètes, éditeurs, critiques, amants (hétéros & homos confondus) et autres protagonistes touchés intentionnellement ou accidentellement par la fibre de la poésie latino-américaine — toute la chaîne de la création poétique est là — se répondent et se répandent en de multiples témoignages du temps qui passe, comme des dépositions auprès d’un enquêteur invisible (à moins qu’il ne s’agisse de Petit Poète ? … quand la poésie naissante investigue sur sa propre genèse… ?) Passe, passe, passera, le cercle des poètes passe à la centrifugeuse, tous ces êtres qui vivent d’amour et d’alcool — vous boirez bien du mezcal Los Suicidas — partent aux quatre coins du monde — Paris, Provence, Barcelone, Israël, Liberia, Népal, Nicaragua… —, vont de rencontres en rencontres, effectuent deux pas de danse et écrivent chaque jour un peu moins. La poésie ne s’incarne plus dans la lettre, mais dans un état d’esprit, moins bohème que précaire, et dans ces corps de poètes sombrant dans la folie, « sauvages », comparés désormais l’un à l’insecte (Lima), l’autre au rat (Belano). Un protagoniste finit par l’écrire : « Comme tant de milliers de Mexicains, moi aussi j’ai tourné le dos à la poésie ». Bilan brillant bien que déprimant :

« … Tout ce qui commence en comédie s’achève en tragédie. 
… Tout ce qui commence en comédie s’achève en tragi-comédie. 
… Tout ce qui commence en comédie s’achève indéfectiblement en comédie. 
… Tout ce qui commence en comédie s’achève en exercice cryptographique.
… Tout ce qui commence en comédie finit en film de terreur.
… Ce qui commence en comédie s’achève en marche triomphale, non ? 
… Tout ce qui commence en comédie indéfectiblement s’achève en mystère.
… Tout ce qui commence en comédie s’achève comme un répons dans le vide.
… Tout ce qui commence en comédie finit comme monologue comique, mais nous ne rions plus. »

savage

Troisième et dernier volet, où l’enquête se clôt, tandis que l’énigme demeure entière : « Le désert de Sonora (1976) ». On reprend le journal de Bébé Poète là où il s’était arrêté — ouf, la déchéance de la poésie à venir n’est qu’une parenthèse, fermons les yeux, puisons dans le passé, vivons notre poésie à présent ! Qui dit présent dit absent. Car, dans le désert, Cesárea Tinajero n’est plus. La poésie est morte… Vive la poésie ! Un roman, donc, complexe et déroutant, mais fortement signifiant. Si les poètes courent à leur perte, la fresque se répète ; si la source tend à se tarir, il subsiste un mince filet d’eau. À l’instar du jeu de questions-réponses des comparses en vadrouille, ce dernier revêt la forme du point d’interrogation. La question, ici, constitue le véritable moteur d’une écriture qui évolue au fil de l’eau.

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