La veuve joyeuse fait sa cuisine

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1 novembre 2012 par Julie Curien

Traduit par Georgette Tavares-Bastos

« Et pour parler fiancé, informez-les, que tous le sachent : il existe une jeune veuve, gracieuse, douce et belle, au teint de maté, faite d’or et de cuivre, cuisinant comme une fée, travailleuse, honnête et d’une réputation comme on n’en trouve pas d’égale dans la ville entière et dans la région du Recôncavo, une veuve exceptionnelle avec un lit de fer forgé, une pudeur de vierge et un brasier qui lui brûle le ventre. »

Ésotérique et émouvante histoire vécue par dona Flor, professeur émérite d’art culinaire, et ses deux maris, le premier surnommé Vadinho, le second, le docteur Teodora Madureira, pharmacien de son état. 

Quelle joie de découvrir la prose de Jorge Amado, le grand écrivain brésilien ! Je vous plante le décor : nous voici transportés dans l’État de Bahia, dans un passé indéterminé, au cœur d’un foyer pauvre. La mère, horrible mégère, fomente de beaux mariages pour ses enfants, tellement entreprenants & indépendants (parmi ses filles, l’une coud divinement quand l’autre cuisine hors pair) qu’ils se marient en écoutant leur cœur bien plus que leur maman qui veut de l’argent et un ticket d’entrée dans la haute société. Le conte de fée escompté se transforme en farce, quand la réalité rattrape le rêve et prend des allures de cauchemar goguenard ! Flora, professeur es cuisine, directrice d’une École Saveur et Art qu’elle a fondé, devient Dona / Madame à 20 ans, dans les bras d’un jeune séducteur amoureux & impétueux, joueur et infidèle devant l’éternel, roi de la cour des miracles − il meurt 7 ans plus tard, le jour de Carnaval. Larmes de veuve, inconsolable puis fébrile, lors que « l’idéologie du veuvage », tudieu, « est sectaire et dogmatique » dans ce Bahia bien moral. Qu’à cela ne tienne, pour entretenir sa vie sexuelle sans tomber dans la déconsidération sociale, la jeune trentenaire doit se remarier. Changement de cap drolatique, elle épouse l’exact opposé de son premier époux. La voilà partagée entre le souvenir d’un amant succulent = évanescent et le présent d’un compagnon rassurant = frustrant. Aussi rappelle-t-elle d’entre les morts son premier mari pour partager son quotidien au côté du suivant, vivant. Le roman se clôt sur cette note de sorcellerie, l’esprit et la matière se rencontrant pour nous rappeler combien l’amour est équivoque.

Je salue la narration : 763 pages défilent en un clin d’œil, pelote de mots, tissage de bavardages, humeurs, rumeurs, Bahia aux milles facettes, entre apartés et devants de scène. Car ce livre, s’il s’apparente au roman, emprunte largement au théâtre : c’est une farce en 5 actes. Mention spéciale au chœur des commères qui relancent le récit, et à la bascule dans le fantastique amorcée par les rêves débridés de madame dès le troisième acte.

Je salue le portrait métissé d’un Brésil entre traditions et échanges avec l’étranger. On vit au rythme de la vie locale du quartier. D’un mari à l’autre, l’écrivain décrit deux univers à Bahia, depuis les lieux de vie jusqu’aux niveaux de langage et aux musiques affectionnées : les vagabonds (source de fascination et de vie) vs les nantis (connotent l’hypocrisie et l’ennui). Par ailleurs, la position sociale de la femme − épouse, veuve ou putain − y est saisissante. Dona Flor, femme d’affaires, et donc indépendante, mais soucieuse de respecter de l’ordre social établi, constitue une figure forte et étonnante − d’autant qu’en définitive, elle devient bigame dans l’âme. Une de ses voisines, Dona Gisa, l’Américaine, férue de sociologie et de psycho/psychiatrie, incarne la voie de l’affranchissement de contraintes sociales qu’elle juge dépassées et prône la liberté de la femme. Le roman paraît au Brésil dans les années1960.

Une écriture spontanée et profonde, pour une lecture savoureuse et gourmande. J’espère vous avoir ouvert l’appétit ^^ d’autant que Flor a toujours un bon petit plat à partager et qu’Amado a le bon goût de nous communiquer certaines de ses recettes… à vos fourneaux !

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3 réflexions sur “La veuve joyeuse fait sa cuisine

  1. Damien dit :

    Merci pour cet article, qui donne vraiment envie de lire le livre. je le mets sur ma liste d’attente.

  2. […] féminin oscillant entre droiture sinistre et joyeuse dépravation (un cran de + par rapport à Dona Flor et ses deux maris […]

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